Chez nos confrères du monde entier, je ne lis que des titres dithyrambiques sur le « résultat historique » que représenterait le document signé devant toutes les caméras de la planète et en grande pompe à Singapour, lundi. En effet, les protagonistes : le dictateur nord-coréen Kim Jong-un et le fantasque locataire de le Maison-Blanche Donald Trump, ont apposé leurs signatures (un très intéressant travail pour les graphologues) au bas d’un document. Mais, de là à le qualifier d’historique il y a un gouffre que nous ne franchirons pas, contrairement à de nombreux médias, soit trop enthousiastes soit trop racoleurs. En réalité, rien n’est fait et la seule fois où le verbe « engager » est mis noir sur blanc et avec précision, il concerne la restitution croisée des cendres de soldats tués à la guerre de Corée ! Pour le reste : nada, rien, niente, nitchevo… et assurément pas le plus petit début de commencement d’accord ou de traité. Soyons donc réalistes, il n’y a là rien de contraignant et avec ces deux-là, tout peut changer en quelques heures. Nous avons d’ailleurs été frappés par le départ silencieux de Kim Jong-un, tandis que Donald Trump se laissait aller à l’un de ces grands shows qu’il affectionne… pardon, une conférence de presse. À l’entendre, le Prix Nobel de la Paix est déjà gravé à son nom. Nous avons reçu le texte intégral du document, il est assez édifiant quant au fond… ou à son vide, sans fond justement.

La différence entre vérité et comédie, langage corporel et propos, silence et barnum…

Une partie de notre équipe était debout à trois heures dans la nuit de lundi à mardi, pour suivre en live sur plusieurs chaînes d’infos européennes, mais aussi américaines, le fameux sommet venant couronner le premier succès de Donald Trump sur la scène internationale. Il est vrai qu’après avoir envoyé promener, puis humilié voire insulté la plupart de ses partenaires et alliés historiques sur le climat, la défense ou encore le commerce international, il avait besoin d’un coup d’éclat pour rassurer sa base électorale à quelques mois des élections midterm (de mi-mandat). Depuis quelques temps, nul n’ignore que le président des États-Unis est tellement jaloux de tout ce qu’a pu réaliser Barack Obama, qu’il est bien décidé à recevoir le Prix Nobel de la Paix… Quoi de mieux pour ça, que de réussir là où ont échoué tous ses prédécesseurs depuis plus d’un demi-siècle : obtenir la paix dans la péninsule coréenne ? En l’écoutant faire le paon devant la presse du monde entier durant une heure et demie, on se disait que c’était gagné, dans la poche, déjà fait. « Un grand accord était signé, la Corée du Nord allait détruire son arsenal nucléaire dès demain matin, Kim Jong-un s’engageait sur les droits de l’Homme et la paix serait durable ». Oui, mais ! Quand on lit le texte que nous vous proposons ci-dessous, on ne peut être plus éloigné de la vérité. Et puis, il n’y a pas que les mots. Nous avons noté que, tout au long de la rencontre, le langage corporel des deux chefs d’états était en opposition totale avec ce qu’on tentait de nous faire avaler. Clairement, il n’y avait pas l’envie d’être ensemble, pas la moindre joie ni même sympathie, les sourires étaient glaciaux et figés, les poignées de mains et les regards plats et sans vigueur. Bref, tout sauf les signes d’une rencontre au minimum chaleureuse, à défaut d’être déjà amicale. Mais, quand on y réfléchit, quoi de plus normal ? Il y a quelques semaines, ces deux-là s’insultaient à qui mieux-mieux, s’invectivaient par tweets haineux et télévision d’État, s’accusaient des pires choses et se menaçaient du feu et de la fureur des armes. Impossible d’effacer tout ça par quelques sourires froids et un document aussi plat que la feuille de papier sur lequel il a été signé !

Pas le moindre engagement contraignant et aucune avancée sur le nucléaire ou les sanctions.

Aucun engagement ferme, à part celui de se restituer les cendres de soldats tués lors de la guerre de Corée… Le document établit que la rencontre entre Donald et Kim était historique, d’accord on l’avait noté. Sur le fond c’est vrai et sur la forme c’était fort bien mis en scène, dans un style clinquant très Trump… Leur entretien aurait été sincère et ils désirent travailler à l’amélioration des relations entre leurs deux pays. C’est bien le moins après tant de barnum. Ils veulent un régime pacifique durable et solide dans la péninsule coréenne, ce qui ne veut absolument rien dire politiquement ni sur un plan militaire. Trump a simplement annoncé l’annulation des manœuvres communes avec la Corée du Sud, qui ont toujours profondément irrité Kim Jong-un, sans même en avoir référé à ses alliés du sud, manifestement tombés de leurs chaises en écoutant ces propos, dont ils entendent désormais « mesurer la portée exacte ». Les USA s’engageraient à fournir des garanties de sécurité à la Corée du Nord, ce qui n’engage à rien de précis… Rien non plus sur les sanctions économiques contre le pays de Kim, pas même le moindre petit encouragement. Là encore, Trump veut imposer le tempo. Le dictateur lui, réaffirme son engagement ferme et indéfectible pour une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne, mais sans la moindre trace de décision ou d’agenda. Autrement dit, il n’y a strictement aucun accord sur ce point, que Trump considérait pourtant comme vital et à propos duquel il avait promis d’obtenir des engagements clairs. Ils évoquent la paix dans le monde, le positif du sommet pour les populations de leurs deux pays et la construction d’une confiance mutuelle… Mais pour ces deux-là, le mot confiance a-t-il le même sens que pour le commun des mortels ? Ils disent vouloir associer leurs efforts dans le domaine de la paix, ce qui n’est pas non plus un engagement. Et, pour finir, les présidents s’engagent à mettre en œuvre totalement et rapidement les dispositions de cette déclaration commune (c’est ici que le mot engagement n’a plus de sens, puisqu’une déclaration n’est pas légalement contraignante). Ils disent s’engager à des négociations à venir également… Autrement dit, et comme nous l’écrivions plus haut, on n’est encore nulle part, pas même au tout début de négociations sérieuses, puisqu’elles sont censées ne « commencer » qu’à l’avenir !

Et si Kim préparait un mauvais coup, qui détruirait toute la stature que vient de prendre Trump ?

Le monde entier se félicite donc (et nous n’allons pas nous en plaindre, même si nous restons plus que sceptiques) que les deux chefs d’états se soient rencontrés et que tout se soit passé dans le calme. Nous retenons pourtant une chose qui est à nos yeux très importante, mais dont peu de médias ont réellement parlé : le dictateur nord-coréen a regagné l’aéroport immédiatement après avoir quitté le locataire de la Maison-Blanche, tandis que celui-ci rejoignait la presse de toute la planète pour entamer son grand show ! À notre sens et tout simplement par expérience, nous savons qu’une conférence de presse commune vient toujours mettre le point final à une rencontre bilatérale dont le succès est bien réel… À Singapour rien de tel et seul Trump s’est présenté devant la presse pour tenter de démontrer, durant près de 90 minutes, qu’il était presque capable de marcher sur l’eau. Il se prend en tout cas désormais pour une sorte de messie et semble jubiler : il a enfin fait mieux qu’Obama, son antéchrist ! Il faut dire que le succès est total pour l’ex animateur de télé, tant sur le plan international qu’intérieur. Au monde, il a montré qu’en tapant sur la table et en menaçant, il obtenait des « résultats » et à son électorat, il prouve à quelques mois du midterm, qu’il est écouté et que l’américain moyen peut donc lui faire confiance. Tout bénef… Mais si demain, Kim Jong-un détruisait tout cela d’un sale coup ? Imaginons hein, juste ça… Imaginons donc, que le nord-coréen décide soudain dans quelques jours ou quelques semaines, de renoncer… Que se passerait-il s’il disait que Trump a été un peu trop vite sur certains points, peut-être même qu’il a un chouïa enjolivé les choses, n’a pas respecté tous les termes de leurs accords (revisionnez bien le regard méfiant de Kim Jong-un cherchant manifestement quelque chose dans le document qu’on lui présente) et que la Corée se retirait de ces « négociations » ? Ce serait tout simplement la destruction totale de ce qui est jusqu’ici le plus grand succès du Président Trump, qui se trouverait sans doute alors sans majorité aux élections toutes proches ! Mais… répondriez-vous… Pourquoi Kim ferait-il une chose pareille ? Dans quel intérêt ? Nous dirions alors tout simplement, que ce serait une efficace vengeance envers un homme qu’il déteste et que ça n’aurait en fin de compte rien de vraiment étonnant… Surtout que Donald Trump est tout aussi imprévisible et caractériel, inconstant et peu fiable. Alors, disons-nous au moins que ce sommet de Singapour aura été une prise de contact entre deux hommes qui se haïssent, mais qui ont (peut-être) décidé d’essayer de rapprocher leurs points de vue. Pour le reste, ne vendons pas la peau du panda… et attendons de voir !

Voici le texte intégral du document signé à Singapour.

« Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique, et Kim Jong-un, président de la Commission des affaires d’État de la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC), ont tenu un premier sommet historique à Singapour le 12 mai 2018. Le président Trump et le président Kim Jong-un ont mené un échange de points de vue complet, approfondi et sincère sur les questions liées à l’établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC et l’établissement d’un régime pacifique durable et solide dans la péninsule coréenne. Le président Trump s’est engagé à fournir des garanties de sécurité à la RPDC et le président Kim Jong-un a réaffirmé son engagement ferme et indéfectible à une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne.

Convaincus que l’établissement de nouvelles relations entre les États-Unis et la RPDC va contribuer à la paix et la prospérité dans la péninsule coréenne et dans le monde, et reconnaissant que la construction d’une confiance mutuelle peut promouvoir la dénucléarisation de la péninsule coréenne, le président Trump et le président Kim affirment ce qui suit :

  1. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.
  2. Les États-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.
  3. Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.
  4. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Reconnaissant que le sommet E.-U. – RPDC – le premier – est un événement historique d’une grande portée surmontant des décennies de tensions et d’hostilités entre les deux pays et ouvrant une nouvelle ère, le président Trump et le président Kim Jong-un s’engagent à mettre en œuvre totalement et rapidement les dispositions de cette déclaration commune. Les États-Unis et la RPDC s’engagent à des négociations à venir conduites par le secrétaire d’État, Mike Pompeo, et par un responsable de haut rang de la RPDC, à une date la plus proche possible, pour appliquer les résultats du sommet États-Unis – République Populaire Démocratique de Corée.

Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique et Kim Jong-un, président de la Commission des affaires d’État de la République Populaire Démocratique de Corée, s’engagent à coopérer au développement de nouvelles relations E.-U. – RPDC et à la promotion de la paix, la prospérité et la sécurité de la péninsule coréenne et du monde. »

En conclusion, nous ne voulons pas jouer les oiseaux de mauvaise augure, mais il faut bien reconnaître que les résultats de ce premier sommet n’ont rien de très spectaculaire ni surtout de bien concret. Aucun engagement réel n’en ressort, le document signé n’apporte pas le moindre éclaircissement sur l’éventuel agenda d’un processus de paix entre les deux Corées ou d’une future dénucléarisation de la péninsule ni à propos des sanctions économiques… C’était finalement beaucoup de cinéma pour rien, très bien mis en scène, et les deux stars du film n’avaient franchement pas l’air emballés d’apparaître ensemble à l’écran, au point qu’après leur grande scène, ils ne sont pas apparus côte à côte. De plus, personne n’a parlé d’une matière primordiale : les droits de l’Homme en Corée du nord ! Peut-être faut-il croire que la franchise avait pour limite les sujets qui dérangent réellement… Mais, attendons la suite du feuilleton avant de juger sa qualité. Y aura-t-il une saison 2 ?

Share.

About Author

Notre co-fondateur et rédacteur en chef, c'est une longue carrière journalistique : télévision (RTBF), radio: RTBF (Bruxelles Capitale, la Une) BEL RTL... mais aussi dans la presse écrite belge et étrangère. Il avait fondé Fashionfact dans les années 1990, un des pionniers du Lifestyle sur la Toile. Il fut aussi parmi les premiers à présenter les infos quotidiennes et de nombreuses émissions culturelles sur des chaînes télé-internet. C'est un grand intervieweur attentif et humain, qualités qu'on retrouve dans ses articles et émissions enregistrées, comme l'Hôte de Marc. C'est un fin et passionné gastronome... Par ailleurs, il est auteur et metteur en scène de théâtre, ayant marqué Avignon durant trois ans de succès.

Comments are closed.