Hier dans le billet d’humeur hebdomadaire, j’évoquais Benjamin Maréchal, confrère de la RTBF qui animait « C’est vous qui le dites ». J’écris « animais », parce qu’après dix ans à la tête d’une émission-débat, il a renoncé… Ce type d’émission appelle de temps à autre des critiques, parfois virulentes. Il en est ainsi de celles où on donne la parole en direct à l’auditeur, sans filtre et en lui répondant sur le champ à l’antenne. J’ai fait cela durant des années, à la RTBF d’abord et BEL RTL ensuite, dans des « émissions-services » moins sujettes à polémique, mais tout aussi casse-gueule sur l’instant. Vendredi dernier, Benjamin Maréchal avait demandé à ses auditeurs « que répondez-vous à Brigitte Lahaye » ? Cette question faisait suite aux propos de l’ex actrice X, qui avait rappelé qu’une femme pouvait vivre un orgasme (orgasme n’étant pas d’office égal à plaisir) durant un viol. Suite à cette question, les plaintes ont afflué contre l’émission : « quel scandale de lancer un débat comme celui-là sur le service public » ! À titre personnel, je dirais qu’il est justement là pour ça : donner aux auditeurs un espace d’expression.

La parole libérée a réussi en quelques mois, à faire taire des voix qui ne sont pas d’accord avec elle.

Selon mes convictions, le service public est (en Belgique comme en France ou ailleurs) d’une grande importance dans le paysage audiovisuel. Il est destiné à promouvoir les créations émanant d’artistes du pays, mais aussi à assurer un espace qui permette aux auditeurs ou téléspectateurs de s’exprimer librement. C’est pour cela qu’on y trouve (dans les démocraties) des émissions de débats… Mais manifestement, depuis quelques mois il n’est plus envisageable de débattre sereinement et librement de certains thèmes. À commencer par tout ce qui concerne ce qu’on a baptisé « la parole libérée » … celle des femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles. Après le scandale Harvey Weinstein, un flot d’accusations a débordé dans le monde entier et dans tous les domaines. Pour que les choses soient claires sur mon positionnement, il est évident qu’une grande partie sont réelles et concrètes. Cela a permis à de nombreuses victimes (parfois même des hommes, qui vivent aussi ces violences) de dire ce qu’elles avaient depuis longtemps sur le cœur, ce qui a dû leur faire beaucoup de bien ! Je me suis assez battu pour cela, même si mon combat concernait plutôt l’enfance abusée. Au travers du numéro d’urgence européen 116.000, de ma pièce de théâtre le Cri et de tournées en France comme en Belgique dans le milieu socio-éducatif, j’ai lutté pour qu’on écoute vraiment les enfants et ados victimes. Personnellement, j’ai attendu 37 ans avant de m’exprimer sur les années d’abus que j’ai dû vivre… Ce n’est donc pas moi qui jugerai le temps (parfois très long) qu’on attend avant de parler. Aucun abus, harcèlement, viol ni aucune violence, quelle que soit la forme qu’elle prend, n’est acceptable ! Ceci est valable pour les femmes, les hommes, les transgenres et les autres. J’espère donc que ma position est claire et ne prête pas à confusion sur le fond. Mais c’est sur la forme que je ne suis pas d’accord. L’hashtag « balance ton porc », les mouvements « me too » ou « time is up » ont sûrement été utiles, mais pas assez cadrés. En plus des dénonciations légitimes, cela a entraîné une énorme campagne de délations, mensonges, fausses accusations… qui ont mené à des démissions, des licenciements et même des suicides. Aucune cause ne mérite que des gens meurent, sans être jugés par autre chose que la vindicte populaire, souvent sauvage et peu objective, il faut avoir le courage de le reconnaître. En quelques mois, ce vaste mouvement a eu raison de la liberté de s’exprimer sur le sujet, sans risquer d’être lynché sur les réseaux sociaux, dans les médias et dans la vraie vie… chaque médaille a son revers. Mais celui-ci devient très inquiétant !

On ne peut plus débattre librement, s’exprimer « autrement » ni même jouer certaines œuvres.

Le cas de Benjamin Maréchal est sans doute très symbolique de ce qu’on vit en ce moment. Voilà donc un animateur radio, parfois critiqué mais toujours professionnel, qui relaye dans son émission une simple question faisant suite aux propos polémiques de Brigitte Lahaye sur le viol. Qu’on pense ce qu’on veut de ces propos, c’est la liberté et le droit de chacun… « C’est vous qui le dites » a simplement demandé à ses auditeurs ce qu’ils répondraient à l’ancienne actrice X, devenue comédienne, auteur et animatrice radio. Cela ouvrait donc l’antenne tant à ceux qui soutiennent qu’elle a tenu des propos scandaleux, qui font croire que les femmes violées pourraient prendre du plaisir à l’être… qu’à ceux qui estiment qu’elle a juste fait un rappel scientifique et physique, puisqu’en effet et mécaniquement, le corps féminin peut provoquer un orgasme, même en situation de violence. Le vrai problème n’est pas que les auditeurs se soient défoulés en direct et les opinions tranchées, non. Le problème de fond est que directement, des flots de plaintes sont arrivés à la RTBF, que le Ministre de tutelle s’est offusqué du thème de l’émission et que de (très) nombreuses voix se sont élevées pour crier au scandale ! Mais qu’est-ce qui est donc scandaleux dans le fait d’ouvrir un débat ? Sans même penser à son thème, son timing ou son degré de véhémence… un débat et un échange d’idées. Cela veut dire que fatalement elles seront opposées dans l’échange, différentes et véhémentes. Mais le débat est aussi une des bases de la liberté d’expression et de la démocratie. Les plus importants n’ont-ils pas lieu dans les parlements ? Rien que remettre en question la liberté de débattre est un déni de démocratie, une atteinte à la libre parole ! Et à cela, on ne peut que difficilement opposer une fin de non-recevoir. Il y a bien longtemps, c’est parce que j’avais osé critiquer un Ministre d’état de la couleur majoritaire de l’époque, que j’ai été remercié de la RTBF après cinq années d’antenne, en radio comme en télé… Manifestement, c’est aujourd’hui la bien-pensance, la pudibonderie et une certaine forme de féminisme, qui font tomber les têtes, sans doute au grand dam des politiques qui ont perdu là un bien ancien privilège, dirait-on.

Combien de temps faudra-t-il pour que la situation redevienne sereine et les rapports femmes-hommes aussi ?

Le cas de Benjamin Maréchal est le premier dans le domaine des médias en Belgique francophone. En Flandres, un célèbre animateur et producteur télé, ainsi qu’un journaliste de la presse écrite ont déjà dû rendre les armes et démissionner, sur base de simples accusations. Un peu partout dans le monde, des acteurs sont dénoncés et manifestement avec raison… pourtant, concernant certains d’entre eux des doutes subsistent. Cela n’empêche pas qu’ils soient désormais mis au ban de leur métier. En Angleterre, un homme politique de premier plan s’est suicidé, ne supportant pas de voir son nom traîné dans la boue. Certains disent : « il n’y a pas de fumée sans feu » … moi je réponds que cet homme n’a pas été jugé. On ne pourra donc jamais affirmer qu’il était coupable… ou innocent, c’est bien pire. Il y a une justice et elle seule peut déterminer si un accusé est coupable ou non ! Aujourd’hui, tout le monde est devenu juge et juré. Il suffit de porter une accusation de harcèlement ou même de geste un peu déplacé, pour que l’accusé soit à la fois jugé et condamné par les réseaux sociaux… Est-ce vraiment le monde que nous voulons ? Parce que c’est clairement celui que nous bâtissons. Aujourd’hui ça concerne les violences faites aux femmes, mais demain ce sera quoi ? La couleur des cheveux ou des yeux, la langue que vous parlez, les qualités professionnelles, le charme ou le charisme, les enfants légitimes ou non, l’intelligence ? Les réseaux sociaux doivent rester sociaux et la Justice conserver son caractère sacré. Mais qu’est-ce qu’on reconnaît encore comme sacré, sans donner à ce mot un sens religieux ? Que trouve-t-on encore intouchable, digne d’un respect absolu ? Pas grand-chose, à voir la vitesse à laquelle la dénonciation est devenue le bras d’une justice populaire, qui n’a finalement de compte à rendre à personne et qu’on jugera dangereuse seulement quand elle aura fait trop de victimes et donc… trop tard. C’est de sérénité dont le monde a besoin, d’un peu d’équilibre et non d’opposition constante entre les femmes et les hommes, ce que cultivent avec bonheur et enthousiasme une catégorie nocive de puritains, qui ont trouvé dans ce combat une véritable source de jouvence !

Il faut qu’on arrête de voir en tout homme un prédateur potentiel et en toute femme une victime pré-désignée… il faut cesser de changer la fin des opéras (comme Carmen, qui tue Dom José à la Scala de Milan), de vouloir (comme en Angleterre) réécrire la Belle au Bois Dormant, parce qu’elle serait abusée par le Prince Charmant qui l’embrasse à la fin… Il est temps de ne plus opposer les genres dans tous les domaines et de travailler au retour du respect qui n’aurait jamais dû être oublié. Condamnons les harceleurs et les violeurs avec la plus grande des sévérités, mais réapprenons à nous faire confiance, à nous charmer, à nous séduire et nous rapprocher. Sans cela, c’est une justice numérique, un tribunal populaire sans juge et un chantage constant, une pression incessante, qui nous attendent. Est-ce vraiment ce que nous voulons ?

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Notre fondateur et rédacteur en chef, c'est une longue carrière journalistique : télévision (RTBF), radio: RTBF (Bruxelles Capitale, la Une) BEL RTL... mais aussi dans la presse écrite belge et étrangère. Il avait fondé Fashionfact dans les années 1990, un des pionniers du Lifestyle sur la Toile. Il fut aussi parmi les premiers à présenter les infos quotidiennes et de nombreuses émissions culturelles sur des chaînes télé-internet. C'est un grand intervieweur attentif et humain, qualités qu'on retrouve dans ses articles et émissions enregistrées, comme l'Hôte de Marc. C'est un fin et passionné gastronome... Par ailleurs, il est auteur et metteur en scène de théâtre, ayant marqué Avignon durant trois ans de succès.

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