Cela fait trois ans, au moment où j’écris cet article, que la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo a été le théâtre d’un terrible attentat, d’un massacre sans précédent dans aucun un média européen. On croyait que ce genre de choses ne pouvaient arriver que dans les républiques bananières ou des pays arabes en guerres, ne jouons pas les hypocrites… Et pourtant, c’est bel et bien arrivé en plein Paris. Si nous avons tous été révoltés et à fortiori dans la communauté des journalistes bien entendu, nous sommes désormais en quelque sorte les otages de ce drame, dont les échos viennent fouiller jusque dans les poches de notre conscience et de nos convictions. Et là, au risque de choquer les soi-disant bien-pensants, je dis rageusement stop !

La vague meurtrière de janvier 2015 n’a pas touché que Charlie…

S’il est vrai que ce fut le premier des horribles attentats de ce noir mois de janvier que nous n’oublierons jamais, Charlie n’a pas été la seule victime de ces massacres. Il y a eu un policier, une jeune policière, des clients de l’Hyper Cacher et des membres de son personnel, le directeur et l’employé de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële… mais quelques-uns ont rapidement choisi Charlie Hebdo pour symbole de cette série sanglante. Ça a fleuri en quelques heures sur le Net, les réseaux sociaux et dans tous les médias : « Je suis Charlie » ! Pour ne rien vous cacher, ce slogan m’a gêné instantanément… des millions de gens qui l’affichaient en photo de profil sur fond noir, la sanctification quasi instantanée des victimes de la rédaction et Charlie élevé au rang d’étendard de la liberté d’expression. Très sincèrement, cela me semblait assez surréaliste et je ne veux choquer ici personne gratuitement. Seulement, j’ai l’habitude de ramener les choses à l’horizontale, de manière assez objective (je le crois vraiment) … Très vite, je me suis dit que nous étions face à une grosse dichotomie… presque une campagne d’hypocrisie générale, provoquée par une vague d’indignation réflexe, une onde de choc qui nous a tous parcouru en regardant les reportages sur cette première de trois journées d’enfer. Pourquoi ? Simplement parce que Charlie Hebdo était alors un journal que presque plus personne ne lisait, qui ne se vendait plus et était au bord du dépôt de bilan, bref un média à l’agonie. Encore une fois pourquoi ? Parce qu’une très large majorité de la population n’en connaissait même pas le titre et que parmi ceux qui savaient que c’était un journal satirique, une autre majorité ne voulait plus le lire, pensant qu’il n’était plus « fréquentable ». Personnellement, je n’ai jamais caché que j’étais fort peu touché par son humour et sa vulgarité et que souvent ses Unes m’avaient choqué, par leur inutilité et leur violence. Mais, journaliste depuis plus de trente ans, j’ai évidemment été révolté comme tout un chacun face à la barbarie de l’attentat et à l’importance de préserver nos espaces de liberté d’expression, qu’on les apprécie ou pas. Je n’ai donc jamais dit que je ne me sentais pas choqué par le massacre de confrères et dessinateurs… Au contraire, j’en étais totalement abattu. Mais pour autant, je ne me suis pas subitement senti Charlie !

Une déferlante aux effets pervers…

Évidemment, dès le soir de l’attentat, les « Je suis Charlie » ont fleuri dans tout Paris et particulièrement Place de la République, où s’est retrouvée une foule immense. Pour crier NON à la barbarie, les citoyens s’y sont réunis par centaines de milliers, emportés par un séisme d’émotions ! Partout, on voyait s’afficher le fameux slogan au nom du journal… et je ne cessais de me demander : « mais combien parmi ceux qui les brandissent, ne considèrent pas Charlie comme un torchon violent et vulgaire » ? (Et je ne donne pas ici une opinion, je reprends les propos de nombreux témoins de l’époque). La veille encore, on traitait le titre de tous les noms d’oiseaux possibles et imaginables : torchon au ras des pâquerettes, humour dégueulasse, racisme, vulgarité, dessins de merde, violence… et j’en passe. Pour preuve, il ne restait plus guère que quelques milliers d’abonnés, pour la majorité des ex soixante-huitards, de gauche quand ce n’était pas d’extrême gauche, intellos bobos, qui trouvaient de bon ton de se foutre de tout et tout le monde. Mais subitement, parce qu’on y avait massacré des gens, on « devenait Charlie » en un claquement de doigt, un clic si j’ose dire. Eh bien, pas moi ! Je me sentais le devoir de défendre sa liberté d’expression, la conviction qu’il faisait partie du paysage de la presse et qu’il fallait que cela reste comme ça… mais en aucun cas je n’aurais retourné ma veste et ne serais devenu Charlie. J’aurais préféré crier : « je suis victime » ou « je suis Paris » ou « je suis juif et tous les autres à la fois » et je ne voyais pas de raison de changer intellectuellement, sous prétexte que l’émotion devait primer. Mais je n’avais pas pensé « amis » et surtout « Facebook » … et là, si vous ne mettiez pas le fameux slogan sur fond noir en photo de profil, on vous traitait directement de tous les noms, on vous le reprochait : « m’enfin, comment peux-tu faire ça » ? « Tu n’as pas encore mis Je suis Charlie » ? « Tu me déçois »« c’est moche, ce que tu fais »« et toi qui es journaliste, tu n’es pas Charlie » ? « Salaud », « Je ne pensais pas ça de toi » … et là encore, j’en passe. Voilà l’autre effet Charlie… on était devenu des salopards si on n’affichait pas haut et fort la nouvelle conviction obligatoire, la religion des réseaux sociaux. C’est ce que j’appelle un effet pervers, parce que nous ne pouvions plus exprimer notre avis, solidaire bien sûr, mais indépendant du nom de Charlie !

Les lendemains qui chantent… ou pas.

Souvenez-vous du premier numéro que Charlie a sorti après l’attentat… quatre millions d’exemplaires vendus ! Des files de dingues devant les kiosques, librairies, marchands de journaux, stations-services qui distribuaient Charlie Hebdo… Des relances d’imprimerie, encore et encore, pour faire face à la demande et j’en ai été complètement baba. Une sorte de vague fétichiste : « je veux celui-là » … mais après quelques semaines et encore plus quelques mois, l’effet est retombé et Charlie est à nouveau dans ses problèmes financiers. Je ne veux pas tenir compte ici de la ligne rédactionnelle du journal, même si je trouve que depuis lors certaines couvertures ont encore été trop loin, trop violentes, parfois trop provocatrices, blessantes, attisant les incompréhensions quand ce n’étaient pas les haines. Je ne crois vraiment pas que ce soit intelligent, mais je ne dis pas non plus que j’ai une solution miracle pour conserver un ton acide tout en arrivant à mettre la pédale douce… Je veux dire tenter de poursuivre dans le satirique, tout en essayant de ne pas être vecteur de haine et de colère. Malheureusement, c’est ce que Charlie Hebdo est toujours et plus encore qu’auparavant à mon sens. Je peux comprendre le désarroi, l’envie de prouver qu’on n’est pas décidé à fermer sa gueule parce que Kalachnikov et Jihad sont passés par-là ! De tout cœur, je le comprends… Mais je pense aussi qu’il est parfois bon de tenir compte de l’intérêt général et même finalement de son intérêt particulier. Pour le général, je pense à la société qui n’a pas besoin d’encore plus de prétextes aux déchirures et aux affrontements, ce qui survient à chaque couverture trop violente de Charlie, souvent par rapport aux convictions des uns ou des autres et je ne parle pas de politique… Et pour le particulier, je veux dire Charlie Hebdo lui-même… J’ai entendu ce matin encore un de ses dirigeants se plaindre (et même trouver scandaleux) qu’un journal comme le sien doive dépenser un million et demi d’euros par an pour protéger ses travailleurs. Cela sous-entendait clairement que ces frais devraient revenir à l’État et là, je ne suis pas d’accord du tout. Charlie a décidé en toute conscience de continuer à choquer et, une fois de plus c’est son droit… mais donc, il doit aussi accepter d’en payer le prix et là je parle d’argent sonnant et trébuchant, pas de vies bien sûr. Il y a des décisions difficiles ou courageuses selon l’angle de vue qu’on choisit et travailler dans un bunker, sous la protection de gardes du corps jour et nuit, est une décision des responsables du journal. J’ai bien compris, dans ce que disait ce responsable, que Charlie est condamné à terme financièrement, si les coûts de sécurité ne baissent pas… il parlait de dix années. Les millions récoltés après l’attentat ont fondu comme neige au soleil. Mais cela veut aussi dire que Charlie a reperdu la grande majorité de ceux qui s’étaient abonnés par solidarité ou l’achetaient en kiosque… Ils sont repartis vers d’autres horizons que l’humour « charliesque » et peut-être que c’est là que se situe la véritable réflexion que devrait mener la direction du journal… pas dans la demande de prise en charge de ses frais de sécurité.

Nous sommes finalement tous libres de penser et de nous exprimer comme nous l’estimons juste. Nous avons le droit de décider de vivre cachés et protégés, mais on ne peut en faire peser le poids sur la conscience des autres. Nous avons le droit d’être bêtes, insultants, vulgaires, potaches, révoltés… mais nous avons aussi celui de rester libres de nos opinions, sans pour autant nous faire insulter parce que nous ne soutenons pas assez au goût de certains, un nom qui s’est imposé dans la société comme un étendard, par la force d’un terrible drame. Je ne me sentais pas Charlie avant… je ne me sens pas Charlie aujourd’hui. Mais par contre, je soutiendrai toujours et de toutes mes forces le droit de Charlie d’exister, d’être respecté et accepté. Je crois que c’est bien suffisant… le reste ferait de moi un mouton et je ne suis pas un mouton. Qu’on m’insulte donc, ce n’est pas bien grave… J’ai un cerveau autant qu’un cœur et une conscience et ils sont tous trois en harmonie. Je finirai donc en disant très clairement ceci (et j’espère que ce sera compris) : « Je ne suis pas Charlie, mais je suis pour que vive Charlie » !

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Notre fondateur et rédacteur en chef, c'est une longue carrière journalistique : télévision (RTBF), radio: RTBF (Bruxelles Capitale, la Une) BEL RTL... mais aussi dans la presse écrite belge et étrangère. Il avait fondé Fashionfact dans les années 1990, un des pionniers du Lifestyle sur la Toile. Il fut aussi parmi les premiers à présenter les infos quotidiennes et de nombreuses émissions culturelles sur des chaînes télé-internet. C'est un grand intervieweur attentif et humain, qualités qu'on retrouve dans ses articles et émissions enregistrées, comme l'Hôte de Marc. C'est un fin et passionné gastronome... Par ailleurs, il est auteur et metteur en scène de théâtre, ayant marqué Avignon durant trois ans de succès.

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