FRANCE - Dans le sud-ouest (Millas), le bilan de la collision entre un train et un bus scolaire s'est alourdi ce vendredi matin. Il est passé à cinq morts, tous âgés de maximum 14 ans. Plusieurs blessés sont encore en état d'urgence absolue... ce bilan pourrait donc encore s'alourdir.

Il avait écrit : « un jour je partirai sans avoir tout dit » … eh bien voilà, c’est fait. Jean d’Ormesson est parti hier à 92 ans et il est évident qu’il avait encore bien des choses à dire. Entré de son vivant dans la légendaire collection de la Pléiade (Gallimard), immortel de l’Académie Française, passionné par les femmes et les bains de mer, infatigable créateur de mots, générateur d’idées et observateur averti de son époque… le Comte d’Ormesson était sans doute l’intellectuel le plus populaire de France. Personne n’oubliera sa voix suave, son humour et ses yeux d’un bleu incroyable. Il a marqué son époque, avec plus d’une quarantaine de livres, dont un premier roman qui fut un demi échec. Cet infatigable penseur n’aurait pas voulu vivre une seconde vie si on lui en avait donné la possibilité… car il trouvait que c’était suffisant comme ça. Ne craignant pas la mort après réflexion, il espérait qu’il y avait quelque chose ensuite, sans cela disait-il, ce ne serait qu’une « triste comédie ».

Il est rare que des membres de l’Académie Française, dits les Immortels, soient à ce point connus du public et aussi populaire. Il faut dire qu’outre son statut d’immense écrivain, on le voyait beaucoup apparaître à la télévision. Les rédactions aimaient l’inviter, pour profiter de son analyse et de son regard pointu sur le monde qui l’entourait.

Passionné de politique, il était fasciné par Mitterrand.

S’il était romancier, Jean d’Ormesson était aussi un passionné de politique. Je me souviens d’avoir regardé sa dernière interview sur LCI (La Chaîne Infos) il y a quelques semaines à peine. Je l’avais trouvé fatigué, mais extrêmement alerte et l’esprit aiguisé comme une lame de couteau. Son regard bleu pétillait plus que jamais et malgré une fatigue palpable, il maniait toujours la langue française avec élégance, humour et acuité. Il suffisait de lire hier les hommages venant de personnalités politiques de tous horizons, pour se rendre compte à quel point il était apprécié de tous les côtés de l’échiquier de ce monde sans concession. Même Jean-Luc Mélenchon a tweeté : « nous n’étions pas d’accord, mais nous allons maintenant nous ennuyer ». Emmanuel Macron y a aussi été de son hommage, ainsi que Juppé, Fillon, Sarkozy, Hollande (qu’il n’appréciait pas) … chacun y est allé de son apologie dithyrambique. Le Chef de l’État qu’il avait le plus admiré était sans conteste François Mitterrand. Il se sont rencontrés à l’Élysée pas mois de 29 fois durant les deux mandats du Président socialiste. Jean d’Ormesson a même joué son rôle dans le film Les saveurs du Palais (Christian Vincent – 2012). Il a aussi eu beaucoup d’admiration pour l’intelligence et le dynamisme de Nicolas Sarkozy, qui l’avait d’ailleurs invité à son investiture. Classé comme homme de droite durant des décennies, il est toujours resté ouvert aux autres tendances et idées. De nombreux observateurs avaient remarqué que depuis quelques années, il s’éloignait de plus en plus du côté droit pour se rapprocher en tout cas du centre, si ce n’est de la gauche. Il avait une opinion très favorable du jeune Président Emmanuel Macron et une assez nette admiration pour sa manière d’avoir réussi à faire éclater les clivages traditionnels du paysage politique français. Peut-être l’aurait-il rencontré aussi souvent que Mitterrand, si la vie le lui avait permis… En tout cas, lors de cette dernière interview dont je parlais, menée par une Audrey Crespo-Mara pour une fois respectueuse de son invité, il avait clairement regretté son soutien à François Fillon lors de la dernière campagne présidentielle. Il trouvait qu’il avait été trop fidèle à la… fidélité, à la loyauté ! Il a prouvé en tout cas, qu’on apprécie ou pas, qu’un véritable intellectuel est capable de voir ses propres opinions évoluer et d’accepter ces changements, ne s’obligeant pas à demeurer accroché à des idées auxquelles il ne croit plus. Je pense que c’est aussi pour ça que beaucoup l’admiraient.

L’académicien s’est battu avec ses pairs pour imposer la première immortelle.

En 1980, les immortels ont découvert qu’un des leurs était non seulement un grand homme de lettres, mais aussi une tête de mule, fidèle à ses valeurs, au point de se battre avec ses pairs. C’est bien ce qu’il fit pour imposer sous la coupole Marguerite Yourcenar, première femme à être élue à l’Académie Française, après que Jean d’Ormesson se soit réellement battu pour l’imposer. Face au véritable mur masculin dressé devant lui, il n’a pas cédé aux pressions ni aux menaces et aux insultes. Mais il sortit vainqueur du combat et grâce à lui, la quelque peu poussiéreuse et sexiste institution s’est ouverte aux femmes, leur accordant enfin l’immortalité qu’ils s’étaient octroyée depuis longtemps. Ce qui serait amusant et respecterait parfaitement l’esprit de Jean d’Ormesson, serait qu’on élise à son siège une femme, évidemment. Nous serons nombreux à attendre avec curiosité le résultat de cette future élection… Lui y est entré en 1973 au 12ème fauteuil, celui de Jules Romains. Deux ans avant sa réception sous la coupole, il avait reçu en tant qu’auteur le Grand-Prix du Roman de l’Académie Française, pour son livre La Gloire de l’Empire. Il a toujours dit que lorsqu’il a reçu ce prix (le seul de sa carrière, puisqu’il n’a jamais obtenu de prix littéraire majeur tel que le Goncourt), jamais il n’aurait imaginé porter un jour l’habit brodé d’or et l’épée. Au sein de l’institution, il a toujours soutenu l’arrivée de nouveau immortels sortant un peu des sentiers battus. Ce fut le cas pour Marguerite Yourcenar évidemment, mais aussi lors de la réception d’Amin Maalouf, de Simone Veil ou Valéry Giscard d’Estaing. Il a aussi eu un vrai coup de foudre littéraire pour l’écrivain Haïtien Dany Laferrière, auquel il a d’ailleurs remis son épée d’académicien. Il aimait manifestement secouer un peu les locataires de la coupole dans leurs convictions et principes très établis. De 1974 à 1977, il a aussi été directeur-général du Figaro. Il a démissionné face à l’ingérence rédactionnelle dont il estimait coupable le nouveau propriétaire, Robert Hersant… encore et toujours ses valeurs.

Tentative de courte présentation du philosophe et de l’auteur.

Un des premiers à réagir à la nouvelle a été Antoine Gallimard, président des éditions Gallimard, qui a publié une grande partie des livres de Jean d’Ormesson Il s’est exprimé sur France Info. « Nous tous, dans cette maison, sommes extrêmement tristes. Jean d’Ormesson occupait une place particulière de par sa très grande gentillesse, sa délicatesse, de la réception aux attaché(e)s de presse. Il va nous manquer énormément », a-t-il déclaré évoquant « un écrivain moraliste qui a magnifiquement fait la peinture de l’inquiétude de l’âme, son sujet principal, mais aussi un très beau lecteur ». « Pour nous, il reflète ce qu’est une culture et l’esprit français. Il disait que sa culture, il en tirait plus gloire que de ses propres écrits », a conclu l’éditeur. Mais il faut sans doute resituer un peu la pensée de Jean d’Ormesson… Avant tout philosophe, il était imprégné de la pensée de Descartes, Hegel, Spinoza, Kant, Alain et Marx. L’homme de lettres s’inscrivait dans la tradition des classiques, dont il retiendra cette façon de parler de soi tout en tenant le « moi » pour haïssable. Parmi ses auteurs favoris, il citait toujours Homère, Corneille, Racine, Toulet, Proust, Aragon, et il donnait une place primordiale aux « Mémoires d’Outre-Tombe » de Chateaubriand. Il admirait aussi profondément Henry de Montherlant. Décrire l’écrivain en quelques lignes semble extrêmement compliqué, mais on peut tenter de le résumer… Outre ses intrigues, souvent empreintes d’une vraie joie de vivre quand beaucoup écrivent sur la mélancolie et les affres de l’existence, d’Ormesson a développé au fur et à mesure de ses livres un style très particulier. La dimension autobiographique a presque toujours été présente dans son œuvre, comme des anecdotes, des confidences très personnelles, les parenthèses, digressions et autres réflexions sur la vie ou le temps qui passe, donnant à son récit un parcours singulier. Ces caractéristique et la capacité qu’il avait à construire une histoire solide autour de plusieurs personnages, pouvaient parfois désarçonner un peu. Il pouvait arriver du coup, qu’on ne sache plus vraiment si on avait affaire à un roman ou à un essai. Mais c’est aussi cette particularité peu reposante pour l’esprit, qui rend la lecture de son travail aussi passionnante. C’est une redécouverte constante et il ne nous laisse jamais nous habituer à un « style d’Ormesson ».

Lorsque disparaît un monstre pareil dans un domaine aussi riche et vaste que la littérature ou la pensée… il est très difficile de rédiger un hommage qui ne soit pas trop long ni incomplet. Jean d’Ormesson ne rend vraiment pas la tâche aisée, car sa vie et son œuvre son d’une richesse intense. La meilleure manière est peut-être de se plonger dans quelques-uns de ses ouvrages… Sans doute que sous le sapin, la Pléiade de l’espiègle et séducteur auteur fera plaisir à ceux et celles qui voudraient en savoir davantage que ce qu’ils ont éventuellement retenu de ses apparitions télévisées.

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About Author

Notre co-fondateur et rédacteur en chef, c'est une longue carrière journalistique : télévision (RTBF), radio: RTBF (Bruxelles Capitale, la Une) BEL RTL... mais aussi dans la presse écrite belge et étrangère. Il avait fondé Fashionfact dans les années 1990, un des pionniers du Lifestyle sur la Toile. Il fut aussi parmi les premiers à présenter les infos quotidiennes et de nombreuses émissions culturelles sur des chaînes télé-internet. C'est un grand intervieweur attentif et humain, qualités qu'on retrouve dans ses articles et émissions enregistrées, comme l'Hôte de Marc. Le 20 mars 2017, il a été élu Administrateur de l'AJPBE (Association des Journalistes Périodiques Belges et Étrangers). C'est un fin et passionné gastronome... Par ailleurs, il est auteur et metteur en scène de théâtre, ayant marqué Avignon durant trois ans de succès.

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