Comme tout le monde hier, je me suis réveillé en ayant peine à croire mes oreilles… Maurane n’est plus là ! Elle ne chantera plus de sa voix un peu voilée et si chaude, elle n’aidera plus à réaliser des rêves d’enfants avec l’association Make a Wish, elle ne remettra plus de prix au Gala des Femmes de l’année (Khmissa) à Marrakech, elle ne viendra plus animer les plateaux télé de sa bonne humeur et parfois de ses engueulades. Elle ne fera plus rien de tout ça et c’est bien dur à imaginer… Plutôt que de retracer sa vie, que vous connaissez tous d’une façon ou d’une autre, par une chanson, une émission ou au travers d’un souvenir précis, je vais juste vous relater mes deux plus beaux moments avec l’un des plus grandes voix que la Belgique ait offerte au monde… Elle nous a quitté à l’âge de 57 ans, laissant de nombreux belges sans voix et des millions de fans attristés à travers le monde.

Nous avons tous au moins un souvenir de Maurane en chanson, gravé au cœur. Le mien date de 1998 et c’est le magnifique titre « l’un pour l’autre » … J’étais passionnément amoureux de celui qui allait partager ma vie durant douze ans et elle correspondait si bien à ce que je vivais, que je la chantais à tue-tête dans ma voiture, en plein été et les fenêtres grandes ouvertes ! Rarement chanson m’aura apporté tant de bonheur et en aura laissé échapper autant de moi…  

Première rencontre sur un plateau télé… premier partage.

1999… J’étais alors jeune chroniqueur dans l’un des très rares talk-shows qui ait tenu plusieurs saisons à l’antenne de la RTBF. La Bande à Carlos était, comme son titre l’indique (et sous la houlette de Carlos Vaquera), la réunion d’une bande de potes autour d’une grande table ronde en verre, à laquelle nous accueillions chaque soir des invités : chanteurs, acteurs, artistes de tous poils, personnalités issues de tout ce que le monde fait de marrant, de passionnant, d’intéressant… C’étaient nos plus belles saisons car, avant de faire la dernière en différé, nous passions alors en direct et en public. Avec toutes les angoisses et le bonheur que cela représentait, nous préparions chaque jour et très consciencieusement notre rubrique, en fonction de l’invité. Michel Galabru, les Harlem Globe Trotters, Patrick Macnee, Sir Roger Moore, Dick Rivers, Jean-Claude Brialy, Barbara Hendricks… nous en avons reçu des étoiles ! Mais, le jour où j’ai appris que nous allions accueillir Maurane, j’en ai été tout chose… vous imaginez ? L’un pour l’autre m’avait tant fait vibrer, que je ne pouvais imaginer me retrouver en face d’elle et arriver à dire quelque chose d’intelligent ! Je présentais toujours les nouveautés technologiques, mais je ne voyais vraiment pas de quoi parler en la recevant. Puis, je me suis souvenu que Lou, sa fille, devait avoir une dizaine d’années et j’ai décidé de consacrer ma rubrique aux vidéos pour enfants. Hop, pirouette-cacahuète, j’avais trouvé mon sujet. Au maquillage, nous avons fait connaissance et le feeling est instantanément passé entre nous. Nous avons papoté et elle a évoqué sa fille… je ne m’étais pas trompé : cette petite était une grande fan de films pour enfants et de dessins animés. Le direct est lancé, les rubriques passent, la mienne arrive et je sors de ma manche une jolie pile de cassettes VHS. Une à une, je les offre à Maurane en précisant bien que ce sont des cadeaux pour Lou… La chanteuse sourit à la première et encore à la seconde, puis se retrouve avec la pile devant elle. Et elle rit, elle rit… me dit merci et me regarde droit dans les yeux. Pendant l’émission, c’est le principe, nous parlons de tout ce qui nous passe par la tête concernant notre invitée. Et voilà que nous évoquons Jacques Brel… Une phrase m’échappe alors, sortie tout droit de mon cœur, sans filtre : « Vous êtes la seule à qui mon cœur reconnaît le droit de chanter Brel » … Je savais qu’elle adorait le Grand Jacques et je l’avais entendue le chanter en concert, déjà « les vieux amants », « quand on n’a que l’amour » … Il y a eu un moment suspendu, nos regards ne se sont pas lâchés de part et d’autre de la grande table en verre et elle m’a remercié, me disant que je venais de lui faire le plus beau compliment qu’on lui ait jamais adressé. Tilt ! À cet instant elle m’a baptisé « son p’tit Brel » et ça m’est resté…

Nous nous retrouvons à Marrakech, on y célèbre la Femme… je lui présente un autre monstre sacré…

Loris Azzaro – Marrakech en mars 2003

Nous nous sommes revus plusieurs fois en Belgique, au détour d’un studio, d’un plateau ou d’une scène, toujours avec le même plaisir. En 2003, j’ai alors quitté la télévision et j’organise un événement prestigieux dans la magique Marrakech. La Nuit de la Mode est un important rendez-vous dans la Cité Ocre et j’y ai invité les finalistes du concours Miss Belgique Francophone… C’est là aussi que j’ai fait la connaissance de mon pote Jacques van den Biggelaar, que vous aimez depuis longtemps sur RTL TVI. J’avais aussi la chance de compter parmi mes amis l’un des plus grands couturiers et parfumeurs du vingtième siècle : Loris Azzaro. Un jour, il est épuisé par toute une semaine de conférences de presse, d’apparitions auprès des candidates, d’interviews, de soirées, mais il tient le coup et pourtant c’était son tout dernier déplacement. Quand je l’ai invité, il était très fatigué et m’avait répondu : « Marc, vous ne me reconnaîtrez pas ». Je le savais malade, mais le grand Azzaro me semblait indestructible et… il est venu ! Je lui serai toujours reconnaissant de m’avoir consacré cette ultime semaine. Et voilà que la veille de la Nuit de la Mode, dans le Palais des Congrès de Marrakech, accolé à l’hôtel Kempinski où je loge les miss, la presse belge, des journalistes marocains et Loris… se tient le grand Gala des Khmissa (les prix des femmes marocaines de l’année).

Marie-Caroline Lespagnard – Miss Belgique Francophone 2003 et Marie-Noëlle Farnir entourent Maurane à Marrakech en mars 2003.

Ayant eu vent de la présence du célèbre couturier, les organisateurs m’ont demandé s’il accepterait de remettre un prix… Il n’était pas très emballé car extrêmement fatigué et se déplaçant avec difficulté. Mais, dès que je lui ai dit que Maurane était présente aussi et qu’elle allait chanter, il m’a dit : « Je veux la rencontrer depuis des années, je veux l’entendre chanter » ! J’ai donc été trouver notre star belge, qui m’a accueilli d’un adorable « oh, mon p’tit Brel ». Je lui ai expliqué que Loris voulait absolument la rencontrer et surtout la voir sur scène. Très étonnée, mais avec son habituelle gentillesse, elle a tout de suite accepté et nous avons donc organisé la rencontre en coulisses pour le soir. Nous avons accompagné le créateur français dans les entrailles du Palais des Congrès. Le voyant marcher avec difficulté, Maurane s’est précipitée vers lui et la rencontre entre ces deux monstres sacrés a vraiment été incroyable… Je me dois de garder la conversation confidentielle, mais elle eut une réaction d’une modestie et d’un charme incroyables. Quand Loris Azzaro lui a dit combien il voulait la rencontrer depuis longtemps, elle a répondu avec un sourire fort coquin : « vous n’êtes pas obligé de me dire ça, c’est moi qui suis flattée » … et il se sont parlé une dizaine de minutes, se sont fixé rendez-vous. Nous avons ensuite conduit le créateur jusqu’au premier rang dans la salle. Il a remis un prix, ce qui l’a beaucoup fatigué, mais a insisté pour se rasseoir et écouter Maurane chanter… c’était magique. La lumière que j’ai vue dans ses yeux reste inoubliable. C’était la découverte d’une artiste par un autre, un immense respect… un vrai moment de bonheur pour lui, je le pense. Mais la fatigue a gagné et nous avons raccompagné Loris car il était épuisé. Son émotion était très grande et la mienne aussi, je dois le dire. Ils n’ont pas eu l’occasion de se revoir comme ils l’avaient prévu, Monsieur Azzaro nous a quitté quelques semaines plus tard. Mais, jamais je n’oublierai la rencontre entre ces deux immenses artistes, le respect et le réel plaisir qui les ont réunis durant quelques minutes où je me suis trouvé fort privilégié. Ils sont désormais réunis au Paradis ou ailleurs, mais il est certain que Loris créera pour elle une robe de nuages, tandis que Maurane chantera pour lui…

Enfin, hier tandis que je terminais cet article, Lynda Brault, une de mes meilleures amies qui vit au Québec, m’a envoyé un message en se souvenant d’une autre soirée que nous avons passée à Marrakech avec Maurane. Lynda était alors directrice de la Semaine de Mode de Montréal et je l’avais invitée pour que nous réfléchissions à en créer une dans la Cité Ocre… Voici son souvenir de Maurane, telle qu’elle l’a découverte avec moi, mais avec son propre regard. Je tenais à vous en faire part (et avec son autorisation, bien sûr) car c’est la chanteuse vue encore par quelqu’un d’autre, prouvant une fois de plus qu’elle n’était pas seulement un caractère fort, mais aussi une personne lumineuse et adorable : « Montréal, le 8 mai 2018 – Le décès de Maurane rappelle à mon souvenir une magnifique soirée à Marrakech, en 2003. C’était à l’occasion d’une réception privée, avec des tonnes de personnalités connues, dont la célèbre chanteuse belge. Généreuse de nature et de cœur, elle s’est rapidement mise à chanter et à faire la fête avec tout le monde dont moi, qu’elle n’avait jamais rencontrée auparavant. Nous avons ri et chanté comme si nous étions les meilleures amies au monde, sous le ciel étoilé… c’était magique ! Un superbe souvenir, que je garderai toujours dans mon cœur. Au revoir belle Maurane »…

Voilà, outre ce court témoignage, j’avais à cœur de partager ces deux anecdotes avec vous et je suis certain qu’elle ne m’en voudrait pas de vous les avoir dévoilées. Maurane était entière, touchante et sincère, j’en garde de très précieux souvenirs… Le « P’tit Brel » est en tout cas profondément triste d’avoir à écrire cet article et je garde l’affectueux surnom qu’elle m’avait attribué au fond de mon cœur, à côté du nom et de la précieuse mémoire que je conserve, d’une de nos plus grandes chanteuses. Bon voyage…

Marc Weidemann
Rédacteur en chef.

Share.

About Author

Notre fondateur et rédacteur en chef, c'est une longue carrière journalistique : télévision (RTBF), radio: RTBF (Bruxelles Capitale, la Une) BEL RTL... mais aussi dans la presse écrite belge et étrangère. Il avait fondé Fashionfact dans les années 1990, un des pionniers du Lifestyle sur la Toile. Il fut aussi parmi les premiers à présenter les infos quotidiennes et de nombreuses émissions culturelles sur des chaînes télé-internet. C'est un grand intervieweur attentif et humain, qualités qu'on retrouve dans ses articles et émissions enregistrées, comme l'Hôte de Marc. C'est un fin et passionné gastronome... Par ailleurs, il est auteur et metteur en scène de théâtre, ayant marqué Avignon durant trois ans de succès.

Comments are closed.