(Édito) Et si la presse française occupait l’Élysée… ça irait mieux ?

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Je pousse peu de coups de gueule, mais après un an et demi d’observation je me sens couvert d’urticaire en écoutant, lisant ou en regardant les médias français. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, c’est la révolution médiatique dans l’Hexagone ! Tout ne me semble pas être de la faute des journalistes et le chef de l’État Français est en partie responsable de son calvaire, puisqu’il a fait exploser le paysage politique. Souvent, « révolution » rime avec « évolution », mais en l’occurrence j’en doute fort. A-t-on jamais vu la presse concentrer tous ses moyens sur une seule personne ? Le Président est analysé par des sociologues, sémiologues, psychologues, consultants, et les médias semblent incapables de tirer un mot concret aux oppositions, parce qu’elles sont simplement inaudibles. Du coup en plus des journalistes, les politiques ne parlent que du look de Macron, des petites phrases de Macron, de la femme de Macron, de ce que tait Macron et même de ce qu’il pourrait penser. Puisque la presse aurait toutes les clés de compréhension du Président, je propose très logiquement qu’elle s’installe à l’Élysée et s’occupe d’y redresser la France !

Imaginez qu’Emmanuel, Brigitte et leur labrador Némo, soient relégués dans une aile secondaire du Palais de la République (puisqu’il appartient aux français) et que les journalistes occupent l’ensemble des postes à l’Élysée et soient donc au pouvoir ! Seraient-ils aussi forts dans l’action que dans la critique, l’analyse par des « spécialistes » des gestes, mots, mimiques ou même du langage corporel du Président ? Vous trouvez que j’exagère ? Si c’est le cas, je vous propose de jeter un œil pendant une heure sur les chaînes françaises d’info en continu, puis sur les chaînes généralistes. Vous me direz ce que vous aurez entendu. Je peux vous en donner une idée à l’avance : 30% du temps seront consacrés à l’actualité internationale et nationale non politique, tandis que 70% ne parleront que d’Emmanuel Macron, de sa politique ou de sa dernière petite phrase. On tendra le micro à des passants en posant une question fermée ciblant le pouvoir : « êtes-vous content(e) de la diminution de la taxe d’habitation, alors que vos taxes locales ont fort augmenté, annulant donc quasiment la promesse du Président d’augmenter votre pouvoir d’achat » ? Alors qu’un journaliste un tant soit peu objectif demanderait simplement : « Que pensez-vous du montant de votre nouvelle taxe d’habitation » ? Voilà une question ouverte et la réponse ne sera pas dirigée d’emblée vers une expression négative. Il se peut que l’interviewé soit mécontent, mais il peut tout aussi bien exprimer qu’il est fort satisfait si c’est le cas. Si après avoir lu ceci vous êtes attentifs durant quelques jours à la façon dont les journalistes français posent les problèmes, vous vous rendrez compte que jamais un sujet n’est présenté de manière à apporter le moindre crédit au Chef de l’État. Je ne suis pas un pro-Macron, je ne suis pas électeur français et je me contente de faire mon travail, qui consiste à beaucoup observer et écouter, pour ensuite restituer une analyse objective et équilibrée…

Il me semble que quand la presse d’un pays ne joue plus le jeu de l’objectivité, non seulement elle ne fait pas son travail, mais elle tente de diriger en masse l’opinion des citoyens, donnant à notre métier un tour qu’il ne devrait surtout pas prendre. Cette presse correspond tout-à-fait à l’image que les théoriciens du complot de tous poils se font de ce qu’on a longtemps appelé le Quatrième Pouvoir. Ce terme n’a rien d’un compliment et fait froid dans le dos. Cette presse, on l’accuse en général de faire le jeu du pouvoir plutôt que de tenter de le déstabiliser comme depuis plus d’un an. En fin de compte j’ai l’impression que le paysage politique français est si bouleversé, que nos confrères ne savent plus à quelle sainte théorie ancienne se référer ! Il aurait fallu qu’ils provoquent eux aussi un séisme au cœur de leur métier, mais au lieu de sauter sur l’occasion pour sortir du trop classique face-à-face gauche – droite, les médias hexagonaux ont choisi de se réfugier derrière les avis de trop nombreux « spécialistes et consultants », dans des matières très éloignées de la politique. A-t-on jamais vu un sémiologue ou un psy décortiquer le langage corporel du Général de Gaulle, un sociologue se pencher sur la famille de Pompidou ou un logopède parler de la dialectique de Mitterrand ? Il faut en revenir à l’analyse politique pure, basée sur des idées, des projets et des actes… des critiques, mais des vraies !

À l’instant, j’entends une sémiologue interpréter les « items de la colère » qu’elle observe sur le visage de François Ruffin qui pousse un gros coup de gueule au Parlement. « Lèvre supérieure retroussée, dents en avant… Ce sont des signes d’agressivité plutôt que de colère ». Elle démonte en un instant les propos du député, lui enlevant aux yeux des téléspectateurs une sacrée partie de sa crédibilité, sur base de lèvres trop retroussées ! Mais, où allons-nous ? C’est aussi une façon de critiquer les opposants à Macron, que la presse ne cesse d’accuser de ne pas avoir de propositions concrètes. Mais, si à chaque fois qu’un adversaire du Président ou de la République en Marche (LREM) s’exprime, on le descend en flèche comme on le fait du Chef de l’État, comment le paysage politique pourrait-il se reconstruire ? Et enfin, les esprits chagrins pourraient croire que je critique mes confrères parce que je suis un supporter d’Emmanuel Macron, mais que nenni ! Tous les pseudos « spécialistes » qui envahissent les plateaux télé ont dénaturé le journalisme politique, au point qu’ils déculottent également les opposants, décortiquant leur verbe, leurs gestes, leurs bons mots aussi. Par contre, ils n’examinent jamais leurs propositions… et n’en parlent donc pas davantage. Cherchez l’erreur…

Finalement si le paysage politique est devenu aussi vide, avec un PS atomisé, un Parti Communiste inexistant à part à la Fête de l’Huma, des Républicains divisés et incapables de se réconcilier, un Mélenchon qui refuse de se soumettre mais accepte tous les avantages de sa position, une Marine Le Pen jouant les martyres et un Dupont-Aignan qui change d’allié comme de chemise… c’est à la fois de la faute des politiciens de tous bords et de celles des médias, qui semblent tellement déboussolés qu’ils n’en retrouvent plus le nord, ne reconnaissent plus la droite de la gauche et confondent même journalisme et leçons de morale… mot qu’il faut prononcer très vite, si on ne veut pas être rattrapé par son écho et le ridicule qu’il porte en l’occurrence !

Marc Weidemann
Rédacteur en chef.

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About Author

Notre fondateur et rédacteur en chef, c'est une longue carrière journalistique : télévision (RTBF), radio: RTBF (Bruxelles Capitale, la Une) BEL RTL... mais aussi dans la presse écrite belge et étrangère. Il avait fondé Fashionfact dans les années 1990, un des pionniers du Lifestyle sur la Toile. Il fut aussi parmi les premiers à présenter les infos quotidiennes et de nombreuses émissions culturelles sur des chaînes télé-internet. C'est un grand intervieweur attentif et humain, qualités qu'on retrouve dans ses articles et émissions enregistrées, comme l'Hôte de Marc. C'est un fin et passionné gastronome... Par ailleurs, il est auteur et metteur en scène de théâtre, ayant marqué Avignon durant trois ans de succès.

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